RETOUR   /   BACK
Abdallah Ko

BRONZAGE INTEGRAL

roman
S.A.C.D. : 112152

Première Partie :

J'OUVRE UN TROU A PARTIR DE RIEN

 
      Mais laissons à la rhétorique cette longue et scrupuleuse énumération, et contentons-nous de remarquer en théologiens que Dieu ayant formé l'homme, dit l'oracle de l'Ecriture, pour être le chef de l'univers, d'une si noble institution, quoique changée par son crime, il lui a laissé un certain instinct de chercher ce qui lui manque dans toute l'étendue de la nature. C'est pourquoi, si je l'ose dire, il fouille partout hardiment comme dans son bien, et il n'y a aucune partie de l'univers où il n'ait signalé son industrie.
BOSSUET

1.


      Je fais des rêves étranges.

      Très tôt le matin sous le ciel orange, je prends ma douche sur l'avant du bateau. Je mets une noix de shampooing aux amandes sur mon crâne. Je fais bien mousser. Le visage aussi. Je prends le savon et je frotte tout le corps sauf certaines zones difficiles du dos. Quand je suis bien couvert de bulles, je me replace dans la trajectoire du jet d'eau. Je n'ose pas chanter, tout le monde dort dans le port. J'ouvre un peu les yeux, des gouttes s'emmêlent dans mes cils et déforment les mâts. Je referme les yeux lentement. Je ne bouge pas. Je suis aux anges. L'eau clapote à peine. Un poisson saute et retombe. Les cordes grincent.

      C'est très bizarre que la terre tremble comme ça. J'entends un petit grondement. Je regarde de l'autre côté de la baie : je vois deux immeubles s'écrouler ! Trois immeubles ! Merde ! Les bateaux se frottent les uns contre les autres. Tous les mâts tanguent. J'ai peur. Je vois des petites vagues qui s'animent à l'intérieur du port. Je le sens qui arrive le raz-de-marée. Plongés dans l'océan des ténèbres, seuls quelques-uns uns surnageront. Je m'appelle Klavicul Slapmalbaf. J'ai juste le temps de sauter en l'air, la vague géante fauche tout comme une lame.

      Au commencement, il n'y a rien. La terre est vide et vague. La mer est imbuvable sauf pour les poissons. Je suis calme. Je reste suspendu dans l'air. Je ne fais aucun signe pour me rendre ridicule. Même devant les spectacles les plus magnifiques, je sais demeurer paisible et au-dessus de tout.  J'occupe une position difficile à tenir. Au-dessous de moi, l'Afrique, l'Asie et l'Europe forment une hélice à trois branches. Il fait très froid à cette altitude. Je peux, par moments, devant la complexité des facteurs qui commandent mon histoire, éprouver un sentiment de désarroi et de crainte.

      Les difficultés je les dominerai si je mets ma volonté et mon courage à leur niveau. Je ferme les yeux et je me laisse tomber dans l'axe. Pendant la chute, je fais doublement attention, car les changements brusques de la pression de l'air entraînent des douleurs à l'intérieur de l'oreille. Je me pince hermétiquement le nez, ferme la bouche, et souffle fort.

      De temps en temps j'avale, et bouge ma mâchoire en avant.

      J'atterris vivant sur une colline de poubelles géante en plein coeur d'une ville semi-écrabouillée, mais ensoleillée. Je suis pris entre deux vues possibles, la mer d'un côté, et la montagne de l'autre. Je m'étire doucement au milieu des poubelles. La ville grouille de survivants. Je chante une chanson. Je me balance dans la carcasse d'un fauteuil de bureau des années soixantes qui a encore toutes ses roues et presque tout son cuir. Il pivote très bien sur lui-même et se plie en arrière. Je fais un exercice simple. Je tourne mon pied en faisant des cercles autour de la cheville, dans un sens, puis dans l'autre.

      J'allume une cigarette. D'après l'étude approfondie des étoiles, ainsi que la lecture minutieuse de tous les textes sacrés dans leur langue originale, tout ira très bien.

*


2.

 

      Je me réveille à moitié mort et je vais dans la cuisine. J'ouvre le frigo pour pêcher une canette de Reparator, la-boisson-qui-tue. Il n'y en a plus. Je me rabats sur un fond de thé glacé goût citron et vais m'installer dans le salon vitré d'où je vois toute la ville étalée comme une crêpe fraîchement vomie.

      Les commerçants sérieux ont pignon sur rue. Ils équipent l'est et l'ouest des mêmes armes. Le fameux Kalachnikov, invention russe très vendue dans le monde, et le Uzi, petit et pratique pour la vie quotidienne, crée en 1951 par le génie israélien Uziel Gal, sont remplacés par le solide M16 d'Amérique du Nord qui devient l'arme individuelle de base.

      Je baille. Je pose mon verre de thé glacé. Pour surmonter ma fatigue visuelle, je prends ma tête entre mes mains en couvrant mes yeux et je respire profondemment. Le temps quotidien de la guerre civile est générateur de solitude. La circulation entre quartiers est difficile. Chaque îlot, chaque famille, chaque individu s'aménage un espace de vie et se referme sur lui-même. Pour les civils, la guerre enlève à la nuit sa faculté d'être un temps de fête, une matrice de rencontres sortant de l'ordinaire et d'échanges vivifiants. Aucun service public ne fonctionne. Sur les immeubles, sur les routes, obus et mitrailleuses font leur travail. Il y a des trous partout, de toutes les tailles, et de toutes les formes possibles. Certains passages sont minés. J'assiste aux viols et aux pillages. Parfois, la terre tremble. Il y a des balles perdues, des obus par-ci par-là, mais tout va bien, la vie continue malgré tout.

      Je m'entraine à accomoder mon regard pour décontracter mes muscles occulaires. Bras tendus devant moi, je fixe le bout de mes doigts, puis je regarde loin devant vers l'horizon pendant un moment, avant de fixer à nouveau le bout de mes doigts. La ville est un creuset de races et de types humains, les uns montant, les autres descendant, ils se rencontrent et s'unissent de gré ou de force. Depuis la préhistoire, le seul fait bien établi, c'est le mélange et la confusion.

      Les tireurs ne traînent plus au centre des rues. Discrets, ils se dissimulent au fond des portes cochères, discutent avec les concierges, saluent les gens devant les boites aux lettres des immeubles. Au cœur de la ville, l'abondance des lieux de culte est le plus vibrant témoignage qu'un peuple vivant s'adresse à lui-même. Eglises et mosquées imprègnent les mœurs et le paysage. Elles sont transformées, un temps, en asiles d'aliénés. Les mouches sont heureuses. Elles s'accouplent et pondent leurs larves sur la viande.

      La ville broyée par la guerre fascine. Elle montre béantes les plaies de la guerre, ses zones industrielles détruites, ses quartiers dégradés, comme rongés par la lèpre. Le dimanche, de jeunes artistes s'occupent à encadrer les carcasses d'immeubles, les graffitis, la ferraille, les mauvaises herbes, les étages effondrés les uns sur les autres. Les policiers sont en vacances. En hivers, ils skient sur des pistes réservées et mangent des fondues tous les soirs. En été, ils bronzent sur des plages privées au nord de la ville. Des universitaires étrangers viennent étudier sur place les modalités de survie d'une société privée de son appareil gouvernemental et de ses services publics. Le temps passe tant bien que mal. De temps en temps, un déluge massif rase les montagnes, jette les cieux sur la terre et change tous les êtres humains en poissons.

      Je finis mon thé glacé. Je me lève. Je m'approche de la vitre. J'applaudis le travail bien fait. J'admire la violence des angles. J'admire la brutalité du paysage. La rouille, et les odeurs de corrosion. Je sors dans le jardin, et plonge dans la piscine. Je fais trois longueurs. Par delà l'odeur du chlore, je perçois les parfums de la ville, l'oxygène qui brûle. Je me hisse sur le bord. Je m'essuie les yeux. Je ne pleure pas pour rien. Je regarde mes pieds dans l'eau. Je fais des pointes pour faire craquer mes chevilles.

© 1999, Abdallah Ko


RETOUR   /   BACK